CES VOIX (court) récit

Bonjour ,

ce texte n’a rien à voir (au moins en surface ) avec mes parasols.

Mes remerciements et mon admiration vont à l’énorme travail de récolte et de diffusion de témoignages sur la Guerre d’Algérie réalisé par Beatrice Dubell . Je vous conseille d’aller sur son site http://grandensemble-media.fr/ et de cliquer sur ‘Une guerre : récits d’une rive à l’autre‘ . Les ‘bribes’ en italiques sont tirées de ces témoignages . Par contre , le copain de ‘Jean Faillard’, c’est mon oncle.

Voici le texte :

Qu’est-ce qui fait que l’on devient ce que l’on est ? On est un peu comme des poteries émaillées, non ? On commence malléable comme la glaise. On est de la glaise d’ailleurs si l’on en croit la Genèse. Et il faut subir plusieurs cuissons notamment la dernière, celle dite du ‘grand feu’, pour devenir vraiment ce que l’on est. Elio, c’est la guerre qui l’a durci définitivement. C’est à cause de la guerre qu’il est devenu ce qu’il est. Ce n’est peut-être pas pour rien qu’on parle de l’épreuve du feu. La guerre l’a transformé. Il m’a un peu raconté les deux ans qu’il a passé là-bas, par bribes. Comme tous, à l’époque, il a été téléporté dans un autre monde. Il était à Brest, il apprenait à construire des voiliers et il s’est retrouvé tout-à-coup à l’arrière de camions bâchés dans le désert à avoir la trouille, à faire des choses horribles au nom d’une cause dans laquelle il ne croyait pas. Il avait vite été repéré comme excellent tireur et sa mission c’était de dégommer – oui ! dégommer ! c’est le mot que l’on utilisait à l’époque –les petits bergers qui pouvaient se trouver le long de la piste quand le camion passait. Bien sûr qu’il ne voulait pas. Bien sûr aussi qu’il a vite compris que s’il ne tirait pas, c’était lui qu’on dégommerait. Ce gamin n’avait peut-être jamais posé de mine mais il en poserait sûrement une un jour et si ce n’était pas lui ce serait son frère. C’est la logique du loup qui veut la mort de l’agneau. C’était la logique de ses capitaines : ils n’avaient pas le choix, disaient-ils, et lui non plus n’avait pas le choix, surtout lui d’ailleurs car c’est lui qui avait ordre de tirer. Au début, il tirait aux jambes. Le gamin s’écroulait. Souvent, ce gamin était très loin et tout le monde le croyait mort. Le capitaine disait bravo ! le camion ne s’arrêtait pas et les cahots continuaient sous le soleil. Et puis un jour, il s’est mis à viser les cœurs. Il avait réfléchi qu’une vie de mutilé c’était pire que la mort.

Souvent ceux qui aiment la mer aiment le désert. Elio, adolescent, avait rêvé le désert comme il rêvait la mer. Les oasis, les dunes, les chameaux, les nomades et leurs sandales de vent. Vous aussi, même si vous n’êtes pas allé là-bas, vous avez vraisemblablement en tête une image de ces petits bergers du désert. Leur silhouette mince, leurs robes blanches flottantes, le long bâton noir en travers des épaules étroites. Et pour peu qu’il fasse très chaud et que l’air bouillonne, on a l’impression qu’ils gardent leurs troupeaux sur des lacs d’eau. Ils palpitent eux aussi … fragiles comme les voiliers, comme les papillons : c’est l’air chaud qui tremble et fait trembler au loin leur innocence et leur beauté. Alors voyez-vous, chaque fois que sur ordre de son capitaine, Elio tirait sur un petit berger, il tirait sur un des rêves les plus chers à son coeur

Après la guerre, tout le monde n’a pas réagi comme lui. Heureusement sans doute car les chiffres disent ‘à peu près deux millions’, juste pour les Français métropolitains envoyés là-bas entre 1954 et 1962. Et je ne parle pas des Algériens. Si tous ces gens s’étaient mis à faire comme Elio, à prendre un fusil et à vouloir tirer sur un général, imaginez un peu le carnaval ! Mais la plupart de ces jeunes hommes, appelés, rappelés, maintenus comme on disait, ont repris leur vie là où ils l’avaient laissée, ils ont réendossé les habits qu’ils portaient avant la guerre, repris le chemin de leurs usines, de leurs champs, de leurs boutiques, de leurs bureaux. Ils ont retrouvé leurs familles, leurs fiancées, leurs femmes. Certains ont découvert leurs enfants. Et ils n’ont rien raconté. La plupart de tous ces hommes-là n’ont rien dit. Tout cela, on le sait. Ce silence partout. Tout le monde le sait. C’est seulement maintenant qu’ils commencent à parler. Et encore. Par bouts, par bribes, par loques, par lambeaux. On était sur un piton. On y est resté 6 mois. Cette fois-là le capitaine voulait conduire la jeep. Mon copain a pris son képi. C’est mon copain qui est mort. Il s’appelait Faillard. Jean Faillard. On avait la trouille mais on devait nettoyer sinon on y passait. La torture c’est simple : une gifle, une seule gifle et c’est le toboggan. On ne s’arrête plus. J’avais 139 harkis sous mes ordres. On nous a séparés. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Cela me travaille encore la nuit. Nous, on était tranquilles. On était dans les transmissions. Et le grand sourire ? Vous savez ce que c’est que le grand sourire ?  Des lambeaux, des bouts, des loques de souvenirs qui hurlent maintenant. On croyait les avoir bâillonnés mais non. La nuit, le jour, ils hurlent, ces souvenirs. On touche au bout de la vie. Et on se demande si. On veut raconter. Essayer de dire. Au moins pour éviter. Mais qui entend les voix des hommes ?

Pourtant elles sont là, ces voix, comme une énorme bouillie noire glutineuse au-dessus de nos têtes. Elles sont là à brailler, à hurler, à murmurer de toutes leurs forces. Quelquefois il y en a une qui perce cet immense charivari et qui arrive dans une oreille et là, de l’oreille, elle file droit au cœur. C’est très étrange, l’anatomie. Les cœurs sont reliés aux oreilles par une sorte de tuyau. Le cœur n’entend que lorsque l’oreille entend.  On peut se demander si le monde serait supportable si nous entendions tout, s’il deviendrait meilleur… ou pire. Certains ont des oreilles qui entendent mieux. Je ne les envie pas. Cette énorme cacophonie au-dessus de nos têtes. Les quelques voix que mon oreille a entendues sont encore là – fichées dans mon cœur et mon cœur saigne par ces trous-là. C’est mon copain qui est mort. Il s’appelait Faillard. Jean Faillard. Que faire ? Que dire ? C’était la chance à pas de chance : il ne fallait pas mettre le képi du capitaine. Il fallait obéir à la règle. Le chauffeur conduit. Le capitaine garde son képi. La tête du capitaine explose. Jean Faillard est vivant. Mais là une autre voix se met à parler. Pierre, mon fiancé, était capitaine. Il était dans une jeep sur une piste. Son chauffeur n’a pas été touché. Mais lui, Pierre, il avait un képi. C’est pour ça. Dans cette histoire-là, meurt celui qui porte le képi. Cela a été Jean. Cela aurait pu être Pierre. Cela aurait dû même être Pierre s’il avait respecté la règle. Ils étaient trois : l’Arabe au fusil, Pierre et Jean. Ce jour-là, l’Arabe a descendu un képi. Ce képi a peut-être été son premier mort, ou peut-être pas. Une des leçons bien sûr, c’est que tout le monde, pour finir, porte le képi.  Et depuis que l’Arabe a tiré, des voix hurlent la nuit, le jour. Je ne sais pas ce que dit la voix de Pierre. Je ne sais pas ce que dit la voix de l’Arabe. Mon oreille n’a entendu que la voix d’un copain de Jean. Cette voix qui a filé droit dans mon cœur. Il s’appelait Faillard. Jean Faillard. Ce n’est pas grand-chose mais cela suffit à gâcher le printemps. Et vous voyez le seul que l’on n’entend pas c’est Faillard.

 

 

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